35 ans après Apocalypse Now.

Les années 70 furent sans doute la période la plus créative et la plus subversive du cinéma américain. Les années 70, c’est cette époque bénie où les producteurs d’Hollywood avaient compris qu’il fallait laisser les clefs des studios à une jeune génération avant gardiste et moderne. Trente-cinq ans après sa sortie, « Apocalypse Now » de Francis Coppola reste le film absolu sur la guerre, mélangeant mythes et réalités. L’occasion pour nous de revenir sur ce film épique et contestataire et de nous interroger sur notre rapport entre cinéma et histoire.


« Ce n’est pas un film sur la guerre du Viet Nam, ce film c’est le Viet Nam… »



Oeuvre totalement chaotique, à l’image de son célèbre tournage où l’équipe du film sombra dans la folie, Apocalypse Now (1979) est l’adaptation libre du roman « Au coeur des ténèbres » de Joseph Conrad. Le film raconte l’odyssée d’une unité de marines ayant pour mission d’aller assassiner un ancien colonel des bérets verts devenu fou. Traité du point de vue du capitaine Willard (Martin Sheen en anti héros absolu), ce film nous fait naviguer le long du Mékong jusque dans les entrailles de la forêt cambodgienne, comme pour nous perdre un peu plus face à nous même. Dans sa quête de trouver - et de tuer - le colonel Kurtz (Marlon Brando en roue libre), Willard va se confronter à ses propres dilemmes moraux et culturels pour tenter de s’en libérer dans un final wagnérien.


Un témoin symbolique du monde


Film politique sur la guerre du Vietnam (1954 - 1975), mais dont le sujet nietzschéen englobait tous les enjeux idéologiques du colonialisme, Apocalypse Now est aussi une réflexion « métatextuelle » sur la nature para-militaire du cinéma. Ecrit en collaboration étroite avec John Milius , le scénario reste imprégné de cette dualité entre un idéal d’ordre et conservateur et les idées plus avant-gardistes de la fin des années 60. La séquence de la plantation française (coupée initialement, puis remise dans la version Redux) traduit à merveille ce contraste entre la vielle vision impérialiste de l’Indochine et l’inévitable ré-appropriation des terres par leurs peuples originels. Cette fracture symbolique et culturelle est la pierre angulaire du film. Au delà des massacres et de la guerre, c’est la nature animale de l’homme qui est ici mise en cause. Cette communauté indigène autour de Kurtz représente le miroir déformant de nos peurs insoutenables et dont les rites et leurs relations conditionnent assez bien la dérive sauvage de nos société contemporaines.



L’ombre de John Ford


Apocalypse Now marque surtout l’apogée du Nouvel Hollywood et de son lot de cinéastes militants. Roman Polanski avec « Chinatown » (1973), Martin Scorsese avec « Taxi Driver » (1976), Michael Cimino et son « Voyage au bout de l’enfer » (1978) auront, d’une certaine manière, rendu hommage à la célèbre maxime de John Ford : « entre la réalité et la légende, il vaut mieux imprimer la légende. » En cela, le film de Coppola reste un modèle du genre. Car moins qu’une veine tentative du cinéma de se positionner en tant que témoin objectif du réel, Apocalypse Now nous questionne sur la façon dont les images cinématographiques conditionnent notre appréhension de l’histoire. Au prix d’un tournage titanesque qui mit le réalisateur en faillite personnelle et d’une post production qui dura presque 2 ans, Coppola livre ici l’oeuvre définitive sur la condition humaine. Il convoque toute une mythologie moderne aujourd’hui disparue et se sert du cinéma comme d’un vecteur identitaire d’une génération qui a tout eu et qui sait qu’elle risque de tout perdre.


Trente cinq ans après, le constat est amer. Coppola, Cimino et Polanski se sont perdus dans un gouffre créatif depuis presque vingt ans et l’ironie de John Ford semble avoir été adoptée à la lettre par les patrons des studios, sans qu’ils se questionnent sur le désenchantement qui l’animait. Mais comme une lueur d’espoir, seul Scorsese semble tenir la barre en nous livrant, à Noël dernier, une vision brillante et moderne de nos sociétés contemporaines.


 


Clement Lemoine (@ Twitter / @ Tumblr )

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